GAZETTE NUCLEAIRE
No 7 mars 1977

Qu'est-ce que la prolifération?
      Sous le vocable prolifération on entend généralement deux choses: d'une part la mise à la portée de nations extérieures au «club nucléaire» (USA, URSS, France, Grande-Bretagne, Chine, Inde) de l'arme atomique, d'autre part la possibilité pour des groupes ou même des individus de fabriquer des explosifs nucléaires. Ces deux possibilités sont de nature très différentes, en ce cens qu'elles n'ont nullement la même portée politique et pratique. En outre, le plus grand danger actuellement n'est sans doute pas celui de la prolifération nucléaire des deux types cités plus haut, mais bien celui de l'accumulation fantastique d'armes pratiquée par les deux grandes puissances rivales, les Etats-Unis et l'Union Soviétique. Ceci étant, on constate à travers la banalisation de la technologie nudéaire, que les pays cherchant à accéder à l'arme «suprême» sont précisément ceux qui jouent ou sont appelés à jouer un rôle de gendarme dans une région déterminée du monde: l'Afrique du Sud, l'Argentine, le Brésil, l'Iran, l'Egypte, Israël, la Corée du Sud, le Pakistan. Ce phénomène est d'ailleurs connu du nom «d'Impérialisme secondaire». Nous allons décrire dans les lignes qui suivent comment une telle banalisation est devenue possible du point de vue technologique.
     La confection d'explosifs nucléaires nécessite un certain nombre de connaissances techniques et scientifiques, un minimum d'infrastructure industrielle, et enfin quelques quantités de matières fissiles. L'importance et la complexité de ces exigences dépendent très largement de l'impact politique que l'on veut atteindre par la possession de l'arme atomique. A un bout de l'échelle on trouve les grandes puissances nucléaires engagées depuis des années dans un processus d'escalade et de sophistication des armements et qui, pour ce faire, mettent en oeuvre des moyens considérables en argent, en matière grise, en technologie de pointe, toutes choses peu courantes et fort dispendieuses (par exemple: électronique, métallurgie, élaboration de produits fissiles de haute pureté isotopique, simulation sur ordinateurs, complexes d'essais, etc.). En revanche, à l'opposé on peut imaginer un groupe d'individus qualifiés de terroristes par ceux mêmes qui ont institutionalisé l'«équilibre de la terreur» (mise sur le web en 2003, avec le souvenir récent du 11 septembre 2001!). Pour un tel groupe, la possession d'un explosif de mauvaise qualité fabriqué artisanalement à partir de plutonium subtilisé, pourait suffire à exercer un chantage. Il est évident qu'il est plus facile de se prémunir devant ce deuxiène cas de figure que devant le premier en instituant tout un système de contrôle policier à l'intérieur et autour des usines de retraitement et de zones de stockage du plutonium. Les chapitres suivants de ce numéro montreront comment il est en revanche plus malaisé pour les grandes puissances nucléaires d'empêcher une «prolifération latente», pour reprendre un concept défini par T.B. Taylor, un des spécialistes des problèmes de l'armement atomique aux USA.
suite:
     Cette prolifération concerne des pays qui ne sont pas directement dans la course à la «modernisation» des armements nucléaires, mais qui cherchent à exercer une forte pression dans une certaine région du monde. Ils disposent cependant de moyens aitrement plus importants que les groupes «terroristes» hypothétiques.

LA SCIENCE POUR TOUS

     Du point de vue des connaissances techniques et scientifiques, la situation est actuellement toute différente de l'époque 1946, quand les informations étaient tenues secrètes et les spécialistes peu nombreux. Actuellement, beaucoup de données techniques sont «déclassées», c'est-à-dire dans le domaine public. Elles concernent la diffusion des neutrons, les masses critiques, l'hydrodynamique et les équations d'état de la matière fissile à haute température, les diverses phases physico-chimiques parcourues par l'explosif nucléaire durant l'explosion, la chimie des composés de l'uranium et du plutonium, et enfin l'utilisation d'explosifs classiques puissants destinés à l'initialisation de la réaction en chaîne. Évidemment il faut des spécialistes pour digérer, mettre en oeuvre ces données; il faut également un minimum de moyens de calculs (ordinateurs) et d'infrastructure industrielle. Or ceci est maintenant à la portée de n'importe quel pays semi-industrialisé qui a pris soin depuis des années d'envoyer des: étudiants se former dans les universités américaines ou européennes, et qui consent à s'équiper de ces moyens. Selon T.B. Taylor, les 'personnes au niveau ingénieur, capables de par leur formation ou leur expérience dans des domaines proches de la technologie nucléaire, de mettre en oeuvre l'arme atomique, se comptent par dizaines de milliers de par le monde entier. Aussi peut-on dire qu'un pays peut pratiquement réaliser la plupart des mises au point avant même d'avoir accès à la charge nucléaire proprement dite, et donc être capable en peu de temps de faire exploser un engin de puissance moyenne. Mais pour cela il faut évidemment le fameux matériau fissile.
     Jusqu'à maintenant c'était l'impossibilité pour la plupart des pays de se procurer de l'uranium 235 ou du plutonium 239 qui interdisait effectivement la prolifération de l'arme atomique. En effet, les procédés de séparation isotopique de l'uranium, très coûteux, n'étaient à la portés que de quelques pays (USA, URSS, France, Grande-Bretagne, Chine). Le plutonium dit «militaire», c'est-à-dire le Pu-239, quant à lui, était produit dans des réacteurs plutonigènes type eau lourde, graphite-eau ou graphite-gaz (la fameuse filière française, qui a tout de même permis à la France de réaliser sa "force de frappe"!). Ce plutonium devait ensuite être extrait des barreaux irradiés, opération délicate en raison du taux de rayonnement élevé.
 

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LES MERVELLES DE LA TECHNIQUE

 
     Mais avec le développement de l'énergie nucléaire civile auquel on assiste depuis les années 70, la prolifération du plutonium est devenue possible.
     Le tableau 1 montre en effet la quantité de plutonium (avec le pourcentage de Pu-239) que l'on peut extraire annuellement d'un réacteur de 1.000 MW(e) selon la filière utilisée:
tableau 1
     D'autre part, nous avons reporté au tableau 2 les masses critiques d'urarium et de plutonium en fonction du pourcentage de l'isotope fissile U-235 et U-239.

     Ces chiffres appellent les remarques suivantes:
     - Dans les bombes à "implosion" la masse critique nécessaire peut être en fait inférieure à la masse critique définie ci-dessus pour un enrichissesement donné, en raison de la compression du coeur lors de la mise à feu.
      - En ce qui concerne les bombes au plutonium, on peut très bien envisager une charge explosive sous forme d'un composé de plutonium (ceci a pour effet d'augmenter la masse critique de 20 à 30 % et peut simplifier les opérations chimiques préalables).
     - la diminution de la teneur en isotope 239 affecte la performance de l'explosion à cause de phénomènes de pté-ignition dûs aux neutrons de fission spontanée de l'isotope Pu-240. Ceci explique que les puissances nucléaires aient conçu des réateurs plutogènes  (graphite-gaz, eau lourde) d'où le combustible irradié pouvait être retiré en cours de fonctionnement. Actuellement les pays qui importent des réacteurs s'équipent en réacteurs à eau légère. Le coeur est enfermé dans la cuve et il faut arrêter le réacteur (en général une fois par an) pour en extraire le tiers du combustible irradié. Celui-ci contient du plutonium qui lui-même contient 60 % de Pu-239. Ce plutonium est donc de bien moins bonne qualité que le plutonium militaire des nations nucléaires. Cependant le plutonium extrait annuellement d'un réacteur PWR de 1.000 MW(e) à 70 % de facteur de charge peut servir à fabriquer tout de même 30 bombes du type d'Hiroshima (voir tableau 2). On voit que ce plutonium peut très bien être utilisé par des bombes dont l'efficacité et la crédibilité sont à la hauteur des objectifs politiques poursuivis (conflits locaux, rôle de gendarme, armes tactiques). Aussi l'argument souvent avancé par les vendeurs de technologie nucléaire, selon lequel ce plutonium serait impropre à faire des bombes «correctes», relève de l'hypocrisie politique et du mensonge..

suite:
     - Enfin un pays importateur de centrale nucléaire peut très bien "piloter" le réacteur de façon à produire moins d'électricité, mais un plutonium à haut pourcentage de Pu-239

RETRAITEMENT ET CONTROLE

     Pour extraire ce plutonium, on a besoin d'ateliers (et non d'usines en raison des tonnages produits) de retraitement. On verra plus loin qu'un certain nombre de pays procèdent déjà à un retraitement à petite échelle. Il s'agit d'une opération chimique de séparation en milieu très radioactif.
     Le coût et la difficulté de ce retraitement dépendent très directement de l'effort que l'on met à protéger et les travailleurs de ces ateliers, et l'environnement. A cet égard, peu de choses sont connues concernant par exemple de l'Inde; tout ce que l'on sait, c'est que dans des pays (comme la France) où malgré tout un rapport de force, ou simplement une coutume, ont pu imposer une certaine prise en compte des problèmes de sécurrité et d'environnement, la situation est loin d'être satisfaisante, voire très préoccupante. On peut imaginer comment ce type d'activité peut être mené dans un pays à régime dictatorial, où les droits élémentaires de l'individu sont bafoués et où évidemment les travailleurs n'ont qu'à se taire. En tout état de cause ces ateliers de retraitement vendus clé en main sont dirigés par des techniciens du pays exportateur, et les nationaux ne tiennent, du moins dans un premier temps, que des postes subalternes. Sans formation, sans droits politiques et syndicaux, ils sont livrés aux pires risques dans ces ateliers.
     On dit également qu'un contrôle est possible sur les matières fissiles produites dans ces ateliers, grâce à l'AIEA. Les chapitres suivants montrent en quoi un tel contrôle est illusoire. En fait, il faut distinguer deux types de contrôle:
      un contrôle préventif, par lequel on serait capable de détecter effectivernent le transit de quantités de plutonium d'une zone autorisée pour son stockage, vers l'extérieur. C'est le seul contrôle efficace, mais il n'est effectué que par le contrôlé lui-mêne, c'est-à-dire par les services de sécurité du pays et ne vise donc que les fameux groupes terroristes; il est sans objet par rapport au contrôle sur l'utilisation de ce plutonium par le pays lui-même - à moins d'envisager des casques bleus de l'AIEA!
     un contrôle de "constatation", visant à surveiller des stocks. Celui-ci est du ressort de l'AIEA, avec l'efficacité que l'on décrira aux paragraphes suivants...

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