GAZETTE NUCLEAIRE

La science, la conscience et les finances au CERN,
centre de recherche fondamentale
Intervention de Jean Ziegler, Professeur à l'Université de Genève
(novembre 1996)


     Je viens de prendre connaissance de l'interview de M. Georges Charpak que vous avez réalisée pour Graviton, journal interne du CERN, en septembre dernier.
     Dans cet article, comme dans beaucoup d'autres, M. Charpak se présente comme un vieux savant prestigieux, tentant de commercialiser ses idées pour le bien de l'humanité. La réalité est moins noble et l'avais déjà réagi à un article du Monde des 19-20 mai 1996 allant dans le même sens. Je vous joins un extrait de ma lettre au directeur du Monde.
     En 1995, la société Biospace a tiré une grande part de ses ressources de contrats avec les militaires. Plusieurs interventions ont attiré l'attention du Directeur général sur l'urgence d'arrêter toute activité de Biospace sur le site du CERN. Or M. Charpak déclare dans Graviton poursuivre au CERN ses activités concernant la radiographie ultra rapide à des fins médicales. J'ai appris que cette technologie est utilisée par les militaires pour tester la résistance des structures d'ogives lors de l'explosion nucléaire. M. Charpak dit aussi qu'en l'absence de moyens suffisants, il «travaille (...) avec le diable si nécessaire.» En tant que citoyen suisse, conseiller national (député au Parlement fédéral), je ne peux accepter cette pratique.
     En résumé, il apparaît deux faits graves impliquant la Suisse, la France et les autres Etats-membres du CERN:
     1. Le Commissariat à l'Énergie Atomique (CEA), par l'intermédiaire de sa Direction des Applications Militaires (DAM), a financé en partie, en 1995, les activités de Biospace Instruments. En 1996, la COGEMA, filiale civile du CEA, dont M. Charpak est administrateur, a repris Biospace Instruments pour former Biospace Mesures sur la base de rentrées financières provenant du secteur militaire du CEA.
     2. Les appareils livrés en 1995 au centre DAM de Vaujours-Moronvilliers ont été montés et testés au CERN, transportés du CERN à Vaujours, réexpédiés puis stockés au CERN jusqu'au printemps 1996. Tout cela sous le couvert d'une organisation dont le siège est en Suisse, pays neutre. M. Charpak déclare dans votre interview poursuivre au CERN des recherches sur la radiologie ultra rapide, technologie revendue par Biospace aux militaires français.
     Afin d'informer plus complètement vos lecteurs, je souhaite que ces informations soient communiqués dans le prochain numéro de Graviton.
     p.30
Débats du Monde
Le progrès est-il une idée morte?
Raymond Sené
(août 1996)


     Refus ou acceptation du progrès servent souvent à qualifier l'attitude des personnes de rétrograde ou dynamique. Reste àdéfinir ce qu'on appelle progrès. Rappelons-nous l'avènement du lait artificiel, nécessaire pour quelques cas de nourrissons fragiles, dont le lancement à grand renfort de publicité en Afrique a été responsable de la mort de nombreux bébés. En effet prôner l'utilisation de cette poudre en remplacement de l'allaitement maternel dans un pays où l'eau potable est une rareté fut un gain pour une multinationale et une aberration pour la santé de ces nouveaux nés.
     L'évolution des sciences et des techniques est considérée comme synonyme de progrès. Mais si la science est factuelle, le progrès est subjectif. Il arrive même que la science ne résiste pas à l'idéologie, nous l'avons vu à l'époque de Lyssenko. E = mc2 est une découverte scientifique mais est-ce un progrès d'avoir su développer des engins qui, en un seul tir, peuvent anéantir des milliers, voire des millions d'êtres humains.
     Sciences et techniques peuvent nous donner l'illusion de la maîtrise de la matière. Elles ne sont que les moyens de parvenir à un progrès, mais elles ne donnent pas les clefs de son contrôle. Il n'est pas évident que les bonnes intentions dont on les dote restent bonnes (pour qui d'ailleurs ?) tout au long de leur utilisation. Le don de sang en est un exemple: on sauvait des hommes grâce à la générosité d'autres hommes. On avait simplement omis de préciser que seul le don était gratuit, tout le reste était source de profit!
     La science et la technique ont besoin d'un contrôle car leurs applications ne sont pas automatiquement sources de progrès si progrès signifie mieux vivre, voire souvent tout simplement vivre. On ne doit jamais oublier que tout développement peut apporter un bien et un mal.
     Chercheurs, ingénieurs et décideurs ne sont pas les seuls acteurs pour décider le bien fondé d'une décision. Le citoyen doit pouvoir intervenir. Questionnement et doute sont nécessaires pour éviter que le progrès ne soit un moyen d'asservir les hommes aux idées de quelques uns. La France est dotée d'un Parlement élu qui pourrait exercer ce contrôle. Les problèmes du nucléaire, du sang contaminé, de la vache folle ou encore de l'amiante ont montré l'incapacité des instances à prendre des décisions. Le poids des lobbies et le poids économique à court terme conduisent à des décisions hâtives (ou des non-décisions) lourdes de conséquences. Une expertise indépendante menée par des compétences non liées aux groupes industriels concernés, encore faut-il en trouver, devrait faire contrepoids pour aider la prise de décision. Les deux commissions qui ont travaillé sur Superphénix et sur le centre de stockage de déchets nucléaires de La Hague (CSM) ont montré les limites de l'exercice. 
suite:
     Ce décalage entre les aspirations du citoyen et les intérêts des grands acteurs économiques (banques, industriels,...) conduit dans une impasse. A trop vouloir le progrès pour le progrès on le tue car on conduit ceux qui le subissent au lieu d'en profiter, à le rejeter. Ce rejet est d'autant plus violent que la désillusion est grande.
     La rentabilité prônée partout n'est pas la meilleure façon de parvenir à une science maîtrisée, cette rentabilité sert plutôt les intérêts des grands lobbies.
    La notion de progrès est toute relative. Le nucléaire a été présenté comme LE progrès décisif en matière d'énergie propre et bon marché. Les déchets (et Tchernobyl) sont venus ternir le tableau et ce n'est pas la décision d'utiliser Superphénix pour soi-disant éviter de léguer aux générations futures des problèmes qui va le redorer. Le nucléaire a travaillé quarante ans en se croyant capable de tout résoudre, il en a pour au moins deux cents ans à faire le ménage. Il est donc urgent de repenser nos besoins d'énergie et de limiter notre recours au nucléaire.
     Le citoyen berné ne revient plus sur sa méfiance et refuse de continuer à cautionner la science qui conduit à des errements de ce genre.
     Le progrès en soi, érigé par certains comme le but de la science et des réalisations techniques a vécu. D'une part il faut savoir stopper un développement dont on pourra pas maîtriser toutes les étapes. D'autre part le progrès n'est pas source de bien pour tous mais peut n'être qu'une source de profits pour quelques uns.
     L'utopie «progrès = apport positif pour l'humanité» était une idée généreuse. C'est cette idée du progrès qui est morte. Un contrôle étroit des applications de nos prouesses technologiques s'impose pour ne pas les dévoyer de leur but qui devrait être l'amélioration du devenir des humains. Comment mettre en place ce contrôle? Comment le réussir? Comment être assuré que le but d'amélioration sera atteint plutôt que celui de gloire et de puissance pour le réalisateur?
     C'est bien parce qu'on ne peut répondre positivement à ces interrogations que la notion de progrès devient une coquille vide.

Commentaire Gazette
     En Août, il nous a été demandé une contribution aux débats du Monde par le Monde, bien sûr!!
     Bien que fort pris par un travail professionnel, on a essayé de répondre. Bien sûr ce fut plus terre à terre que les envolées de certains autres auteurs. Bon...
     Une fois de plus on constate que le Monde nous sollicite mais nous trouve trop médiocre pour mériter une publication. Ont-ils raison, à vous de juger...

p.31

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